Du Watts à Baltimore : Que disent les rappeurs ? 

Time Magazine - Baltimore Riots

Depuis l’été dernier et le meurtre de Mickael Brown à Ferguson par un policier blanc, les semaines s’enchaînent au rythme des bavures et de leur exposition médiatique, conduisant récemment à des prémisses d’émeutes à Baltimore. L’occasion de revenir sur les prises de position des rappeurs sur ces évènements, en les mettant en perspective avec celles qui étaient les leurs en 1992 aux moment des insurrections de Los Angeles.

Selon certaines associations, un noir désarmé serait tué toutes les 28 heures par un agent de l’ordre aux Etats-Unis. La statistique possède la froideur implacable d’une balle de plomb. Pour l’émotion, il suffit de rentrer dans les détails. Des noms, des visages et des scènes de crimes. Michael Brown, Eric Garner, Tamir Rice, Walter Scott ou Freddy Gray. Petits truands, simples pères de famille ou pré-adolescents. Abattus sans sommation, dans le dos, étranglés, écrasés, les cervicales brisées. Avec parfois des images vidéos venant contredire la défense des policiers incriminés et mettre à mal le laxisme de l’administration judiciaire à leur égard. Des drames avec pour décor l’injustice et la ségrégation dans des environnements paupérisés? Les ingrédients d’un cocktail incendiaire qui explose au visage de l’Amérique depuis deux siècles et accélère le cours de son histoire : l’émeute. Et pourtant, hormis des flambées à Ferguson et Baltimore, l’insurrection n’est en rien comparable à celles de Detroit (1967), Baltimore (1968) ou Los Angeles (1992) dans lesquelles des quartiers entiers se soulevaient. Moins tranchée également la position des rappeurs majeurs sur la question, entre engagement, hésitation, distance et décalage.

“ Le verdict équivalait à balancer une allumette enflammée dans une citerne d’essence “

Flashback : 1991, Los Angeles. Quatre flics blancs passent à tabac Rodney King, un automobiliste pris en chasse pour excès de vitesse. Mais la scène – déjà – est mise en boîte par un vidéaste amateur. Un an plus tard, le 29 avril 1992, un jury quasiment monochrome acquitte les quatre accusés. C’est l’explosion : six longues nuits d’émeutes dans les chaudes rues du Watts, des pillages et le chaos. Plus de cinquante morts, deux milles blessés et une colère qui se propage sur San Francisco, Las Vegas, Atlanta et New York. De nombreux rappeurs, toutes villes et styles confondus, se joignent au mouvement par leurs déclarations et surtout dans leur musique.

Sans surprise, les tenants new yorkais d’un rap activiste affichent leur solidarité avec les émeutiers. Fidèle à leur posture, ils pointent du doigt l’urgence économiques et sociales des ghettos (“Le verdict équivalait à balancer une allumette enflammée dans une citerne d’essence“, Chuck D) et appellent à l’union (“Nous devons nous organiser et nous révolter partout où nous nous trouvons“, KRS-One). Dans le clip de Hazy Shade of Criminal (1992), Public Enemy intègre d’ailleurs des images des émeutes en les confrontant à la corruption des politiques et aux bavures policières, tout en s’interrogeant à plusieurs reprises sur l’identité des criminels dans cette histoire.

“ Crève, crève, crève, porc, crève…“

Beaucoup plus frontal, Ice T – pionnier d’un gangsta rap East-Coast et alors à l’aube de sa conversion au rap-métal – explore dans le brûlot Cop Killer (1992) les démons de la vengeance et le désir de rétablir la balance : “J’ai mis ma chemise noire / Mes gants noirs / Mon masque de ski / Ça fait trop longtemps que cette merde dure / J’ai scié mon calibre 12 / J’ai éteint mes phares / Je suis prêt à effacer quelques flics / Tueur de flic, plutôt toi que moi / Tueur de flic, je nique la brutalité policière / Tueur de flic, je sais que ta famille souffre / Je te nique / Crève, crève, crève, porc, crève…“ Le morceau se retrouvera au coeur d’une énorme polémique mettant en scène les partis politiques, les syndicats policiers, la maison de disque (Time Warner) et le rappeur. Les exemplaires de Body Count disponibles seront détruits, avant d’être à nouveau pressés sans le titre coup de poing. Ice T persistera et continuera de le jouer sur scène.

“ J’ai dit, combien de nègres sont prêts à piller ? “

Au coeur du feu, les rappeurs de Los Angeles – immergés dans ce quotidien – partagent la même vision que les émeutiers. Un point de vue non-distancié qui a toujours fait la puissance du gangsta rap depuis NWA. C’est d’ailleurs de deux anciens membres du groupe, Dr. Dre et Ice Cube, que naitront les morceaux parmi les plus marquants à ce sujet. Dans The Day The Niggaz Took Over (The Chronic – 1992), Dre, Snoop DogDaz Dillinger et RBX prennent les armes pour des nuits de pillage et le rétablissement de la loi du talion. “Combien de nègres sont prêts à piller ? / Ouais, qu’est-ce que tu veux faire? / J’ai dit, combien de nègres sont prêts à piller ?“

“ Dans ton cul Rodney King / Dés que je te vois fils de pute je tire “

Les évènements sont aussi présents tout au long de Predator (1992), le troisième album extrêmement attendu d’Ice Cube. Les extraits de reportages, l’énoncé du verdict, le rappel de sa prédiction des émeutes, la mort souhaitée des flics incriminés et les accusations à l’encontre de Rodney King – coupable à ses yeux d’être une marionnette aux mains du pouvoir blanc pour son appel au calme à l’issue du procès – font surement de cet album l’oeuvre la plus imprégnée de l’essence des émeutes, entre outrance (“Pour nous, l’Oncle Sam c’est Hitler sans le four“) et lucidité (“Vous vous servez de Rodney pour me stopper“). Des attaques contre Rodney King également formulées par Willie D (Geto Boys) sur le titre Rodney K (1992) et qui soulève la question d’une certaine indifférence vis-à-vis de la cause au sein des élites et classes moyennes de la population noire (“Dans ton cul Rodney King / Dés que je te vois fils de pute je tire / Boom dans la tête, boom boom dans le dos juste comme ça / Parce que vous me fatiguez vous les bons petits nègres…“).

“ Le racisme est un concept du passé “

Plus de vingt ans après, la situation des couches les plus déclassés des populations noires et latinos n’a pas bougé. Moins nombreuses – une partie importante de leur composante a quitté  ces quartiers grâce à l’ascenseur économique et culturel – elles ne s’en retrouvent que plus isolées. Dans le même temps, le rap, lui, a bien évolué. Il est devenu l’une des branches les plus rentables de l’industrie de l’Entertainment et certaines de ses têtes de gondoles ont aujourd’hui de nouvelles préoccupations, comme faire péter le premier milliard ou conquérir les podiums des défilés.

Jay-Z et Kanye West se retrouvent aujourd’hui en ligne de mire d’une partie de la communauté noire qui fustige leur mutisme ou leur prise de position. Tout à son costume de Robin des Bois de la redistribution des droits d’auteur avec ses camarades de lutte (Madonna, Daft Punk, Rihanna, Arcade Fire…), le premier ne s’est pas vraiment épancher pour exprimer sa solidarité pour les victimes mais s’est engagé à s’en entretenir avec Barack Obama himself. Mieux vaut s’adresser à Dieu qu’à ses saints dit le dicton, mais dans l’affaire, Dieu marche sur des oeufs et cache mal son malaise et son impuissance à mettre au pas des polices municipales militarisées en ne réclamant au-mieux qu’un « examen de conscience« . De son côté, Kanye West a semé l’incompréhension en affirmant dans une interview à un média français que « le racisme est un concept du passé« . Cible facile en raison de son accointance avec le monde de la mode, ses propos ont été repris de l’autre côté de l’Atlantique et réduit à une négation du racisme, sans forcément s’attarder sur leur globalité : « Je ne parlerai pas d’un racisme social, mais une forme de discrimination, de sectarisme. Le racisme est un concept du passé. C’est un concept idiot que les gens emploient pour séparer, aliéner, pointer du doigt. C’est stupide. Il a été utilisé pour réprimer les gens dans le passé. Depuis, il y a eu tellement d’avancées et de révolutions que maintenant c’est passéiste, comme un truc des années 1800. » 

Il est facile de taper sur Messieurs Knowles et Kardashian et il ne viendrait à personne l’idée de défendre Goliath contre David. Mais loin de leurs cas personnels, cet exemple fait surtout écho aux attaques d’Ice Cube et Willie D en 1992 tant ils représentent aujourd’hui une élite noire soucieuse de ne pas mettre en péril ses intérêts financiers par des déclarations communautaristes qui pourraient exclure de-fait une grande partie de sa fan-base.

“ Si on viole les droits d’un jeune afro-américain de 18 ans, qu’adviendra-t-il des autres ? “

A l’abri des soupçons, d’autres rappeurs ont adopté une ligne plus claire depuis les secousses de Ferguson en août dernier. C’est le cas de Run The Jewels, notamment à travers le clip de Close Your Eyes (And Count To Fuck), dans lequel le groupe propose un autre regard sur les rapports entre les forces de l’ordre et la jeunesse noire. Celui de deux lutteurs s’affrontant jusqu’à l’épuisement, sans raison ni porte de sortie. Celui d’un combat dans lequel tout le monde perd à la fin. Le gros Killer Mike, fils de flics et associé à un blanc au sein du groupe, reste d’ailleurs l’un des rares à impliquer l’ensemble de la population américaine dans la protestation, se démarquant ainsi nettement des prises de position en vigueur en 1992 par des rappeurs qui ne s’adressaient alors directement qu’à la communauté noire. Comme le montre ses propos tenus en août dernier sur CNN : “Plus que jamais, les hommes noirs sont déconsidérés. On est les plus délaissés en terme d’éducation, et en terme de relation avec la police. Mais peu importe ce que ce pays espère d’eux, de ces hommes noirs, car ça pourrait arriver à tous les Américains. Donc je demande une chose à l’Amérique : si on viole les droits d’un jeune afro-américain de 18 ans, qu’adviendra-t-il des autres?

“ Si nous n’avons pas de respect envers nous-mêmes, comment pouvons-nous espérer obtenir leur respect ? “

Ce refus de s’enfermer dans une vision binaire, Kendrick Lamar l’assume entre chaque ligne de To Pimp A Butterfly. Ode à l’afro-centrisme et à l’héritage de ses grands hommes, l’album du natif de Compton n’épargne pas non plus la population noire…

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