Au Fil du Flow, une longue histoire du rap de France – 1996 : « Toi Aussi Mon Fils ! »

Doc Gyneco

Si Skyrock commence son intrusion dans le rap, 1996 brille surtout par l’absence des piliers/pionniers du rap de France. Monopolisée par la nouvelle génération, la scène s’offre un premier lifting intégral. Rafraichissant.

Part I / Part II / Part III / Part IV / Part V / Part VI / Part VII

1996, c’est le début de l’application de la loi du 1er février 1994 qui impose aux radios privées de diffuser au minimum 40% de chansons d’expression originale française. Une opportunité pour Pierre Belanger, patron d’une antenne alors en relative souffrance, de se déporter sur un créneau qu’il perçoit porteur en auditeurs : « Avec ses coûts de production aisés et sa créativité évidente, on savait qu’on pouvait compter sur le rapd’autant que sa scène française avait déjà dix ans d’histoire derrière elle ». Skyrock va donc progressivement convertir sa rotation musicale – jusqu’alors réplique de celle d’NRJ et de Fun Radio – en une programmation presque exclusivement orientée vers la scène rap. Mais en 1996, avec son tiers de sélection rappologique et la naissance d’un Planète Rap hebdomadaire et sans invité, Skyrock ne chamboule pas encore le cours du mouvement.

Non, ce qui chamboule le mouvement, c’est la conquête du pouvoir par la nouvelle génération de rappeurs. Si l’année précedente fut un mélange old-school / new-school riche en classiques,  96 se démarque par un quasi-mutisme des old-timers. A l’exception d’Assassin avec Ecrire contre l’oubli (il ne l’évitera pas) et de Timide Et Sans Complexe avec Psychose, toutes les sorties sont monopolisées par la nouvelle génération de MC.
Plus de deux mille ans auparavant, pour destituer l’ascension inquiétante d’un César en feu et bandant sur un couronnement, une équipe de comploteurs se monte pour assassiner l’impétueux. Cerise sur le gâteau, l’auteur du 23ème et dernier coup de surin prend les traits de son fils spirituel, Brutus. « Tu quoque mi fili !« , c’est aussi ce qu’ont dû se dire les old-timers à l’écoute des 23 morceaux suivants qui, s’ils ne portaient pas atteinte à leurs intégrité physique, leur faisaient néanmoins prendre conscience du temps qui passe.

Doc Gyneco – Première Consultation [Virgin]

L’un des plus grand succès commercial de l’histoire du rap de France – un million de copies écoulées – sort un jour d’avril 1996. Sur Première Consultation (Virgin), Doc Gynéco balade sa nonchalance insolente et lucide mais surtout son obsession de la gente féminine sur un son G-Funk collant parfaitement au personnage. Tuer le père ne lui suffit pas, c’est le mouvement Hip Hop tout entier qu’il enterre. S’affranchir et moquer : « Si Africa Bambataa te l’a mis dans le baba / Moi j’ai encore la foi en Diego Maradona / […] / Je me fous de la nation Zoulou / Je ne sais pas danser ta hype, ni ta gogo ». Malgré cette réussite, Bruno Beausir ne sera jamais vu comme un modèle par ses confrères et, plus étrangement, l’industrie ne tentera pas non plus de dupliquer le personnage. Au contraire, l’électron libre sera à tort rapidement étiqueté rappeur commercial et persona non grata du rap jeu. Ni héritage ni héritiers.

Hostile Hip Hop vol.1 [Hostile Records/EMI /Virgin]

A posteriori, le fait marquant et influant pour les années suivantes est la sortie de la compilation Hostile Hip Hop vol.1 sur le label Hostile Records, entité street de Delabel (Virgin/EMI) et dirigé par le très (trop) ambitieux Benjamin Chulvanij. Parmi les artistes présents, plusieurs – pas encore signés – casseront tout sur leurs passages. Les X-Men (Pendez-les, bandez-les, descendez-les !), Lunatic (Le crime paie) ou encore Ärsenik (L’Enfer remonte à la surface) vont chacun apporter quelque chose de nouveau.
A Lunatic d’apporter, à travers un rap racailleux, les complexités d’un individualisme forcené et d’un jusqu’au boutisme amoral. Dans ce morceau devenu hymne, l’argent est la seule revendication de Booba et Ali et les moyens d’en faire un simple biais : « Dans mon quartier, les frères ont le même emploi / Seul le crime paie et la nuit, ils se déploient / […] / Une grosse capuche recouvre ma tête grillée / Pour 2 ou 3 billets le chrome je fais briller. » Une manière de tuer ces pères si engagés et marqués socialement (NTM et IAM), mais souvent éloigné des aspirations des gars des quartiers.

Aux X-Men d’apporter un véritable renouveau dans le flow des rappeurs de france et dans l’écriture. Du calme et de la hauteur. Du name-dropping et de l’humour. De l’égotrip mais du sens dans les punchlines. Un flow facile et une facilité en freestyle. Surtout Ill et Cassidy, ici accompagnés de Hi-Fi, construiront à travers leur rareté un mythe encore intacte aujourd’hui. « Les flipettes s’taillent dès qu’ils ont l’occasion, pendez-les! / Les pipelettes braillent quand ils ont l’occasion, bandez-les / Si ces hyènes s’accrochent et grimpent aux lianes, descendez-les! »

A l’écoute de Balltrap, leur première apparition sur la compil’ L’art d’utiliser son savoir en 1995, Kenzy – percevant le charisme et le potentiel du groupe de Villiers-le-Bel – se dépêche de les recruter. Sur L’enfer remonte à la surface, LinoCalbo et leur cousin Tony le Truand confirment les attentes « avec un style sponsorisé par les pompes funèbres ».

Produit par Solo (ex-Assassin), Panne Sèche est certifié classique et le refrain fut très souvent repris. « Clic! Clic! Je n’ai plus de balle / J’ai vidé mon chargeur, je me sens mal. » Les balles ont en effet manqué à Polo pour faire carrière. Pshiit…

La prestation de La Clinique est anecdotique mais le couplet d’un Gyneco énervé reste encore dans les mémoires. Pendant quelques temps encore, il fermera les bouches sur featuring : « Remonte ton froc quand tu sors du studio / Pantin pour promo, MC rap à l’eau / Laisse-moi passer, je suis chir-dé, je suis foncedé / Le rap part en couilles et je lui prête mes boules / Moi j’ai le manche et c’est ma femme qui roule. »

Time Bomb, l’année de l’explosion

En plaçant deux de ses poulains – Lunatic et X-Men – sur Hostile Hip Hop vol.1, l’écurie dévoilait une partie de ses muscles. Lorsque ces deux groupes éclipsent quasiment l’aura du projet le label démontre qu’il faudra compter sur lui dans les années à venir. Après avoir dévoilé la totalité des talents qu’il abrite, l’entité de Sek, Mars et Ricky fait carrément entrer le rap de France dans une nouvelle ère. Le casting ? Oxmo Puccino, Pit baccardi, Hi-Fi, Diable Rouge, Lunatic et X-Men of course.

Idéal J – Original Mc’s sur une mission [Night & Day]

Il fut une époque où Kerry James nous épargnait l’apprentissage du bien et du mal. Avec Dj Mehdi à la prod’ et son backer Teddy Corona, Idéal J se contentait de faire du son. Du son d’une étonnante maturité artistique (merci Mehdi) au vu de leur jeune âge et des propos en phase avec les aspirations d’un jeune de cité de l’époque. Mais la nécessité de faire du cash quoiqu’il en coûte, l’exigence de droiture, la glorification de son bout de terre et de ses proches, la revendication d’une authenticité et les aléas du showbiz’ sont ici rehaussés par les remises en question du jeune Mathurin.

2Bal 2Neg – 3x plus efficace [Pias]

L’unique album du supergroupe réunissant les 2Bal (les frères G Kill et Doc TMC), les 2Neg (Niro et Eben) et les producteurs White & Spirit, Masta et Tefa s’est écoulé à plus de 80 000 exemplaires. Les timbres de voix sont immédiatement reconnaissables, les flows sont novateurs, les propos sont forts et la direction artistique précise : sombre, hardcore et énergique. Une bombe.

Cut Killer – Hip Hop Soul Party I, II, III

Après des dizaines de mixtapes, Cut Killer devient le Dj le plus visible de France avec sa trilogie Hip Hop Soul Party et permet l’éclosion d’un réel engouement populaire pour les Dj’s. Si le premier volet est entièrement consacré au rap US, le second offre quatre pistes au rap de France pour d’exprimer tandis que le troisième coupe la poire en deux. Different Teep, La Brigade, Busta Flex ou encore Koma ont profité à cette occasion d’une exposition importante.

Weedy & Le T.I.N. – Guet Apens [Night & Day]

Alors que tout le monde s’attendait à un album d’Expression Direkt, deux des membres du groupe, Weedy et Le T.I.N., sortent Guet Apens en totale indépendance. Toujours aussi racailleux et ironique.

Arsenal Records présente le vrai Hip Hop [Arsenal Records/Barclay]

Après avoir signé un gros deal avec Barclay comprenant la sortie de deux albums par an sur cinq ans, Arsenal se retrouve presser par le temps et sort cette compilation qui fera un flop d’un point de vue commercial. N’en reste pas moins ce morceau de Rocca que le rappeur va placer sur son album l’année suivante.

ATK – Micro Test [Quartier Est]

Leur premier projet, Micro Test – produit en auto-production et distribué uniquement en vinyle – aurait largement mérité plus de moyens.

To be continued…

Part I / Part II / Part III / Part IV / Part V / Part VI / Part VII

Fais pas ton bâtard ou ta bâtarde et like la putain de Page Facebook du Batard Blog !