Kendrick Lamar – To Pimp A Butterfly

Kendrick Lamar - To Pimp A Butterfly

Une leçon d’ambition et de prise de risque. Aussi inattendu que génial, To Pimp A butterfly est un album atypique qui place son auteur sur orbite. Du grand rap. Du grand art. Chronique.

Ses prestations avec Black Hippy auguraient déjà d’un potentiel immense, rapidement confirmé par le mythique Good Kid, M.A.A.D City en 2012 qui achevait de l’installer dans la cour des grands et de concentrer autour de sa personne les attentes les plus dingues. Si l’unanimité d’une presse musicale large creuse parfois un fossé entre l’artiste et son public, Kendrick Lamar continuait de renforcer son aura, se retrouvant ainsi tout proche de basculer dans une autre dimension. Celle dans laquelle évoluent des icônes comme Nas et Tupac Shakur, leaders dans le rap mais surtout leaders aux yeux de leur communauté. C’est peu dire que la déception se tenait prête à taper aux carreaux au moment du leak de son nouvel album, sauf que le natif de Compton n’a pas tenté de franchir ce col en solitaire. En incantant l’héritage des musique noires américaines et des grandes figures du mouvement des droits civiques, c’est accompagné de ces marqueurs intemporels qu’il a donné naissance à To Pimp A Butterfly, oeuvre majeure qui marquera son temps.

La folie des bâtisseurs de cathédrales, c’est cette ambition au service d’une créativité exubérante. Inventif, excentrique, sombre, surprenant, déroutant, lumineux, exigeant, les adjectifs ne manquent pas pour tenter de définir l’univers musical de To Pimp A Butterly. Ici le jazz, le funk ou la soul ne sont pas de simples influences mais au coeur d’un projet qui ré-interpréte avec folie leurs plus grandes heures de gloire.
La talentueuse équipe de Top Dawg Entertainment (TDE), soutenue par Sounwave, Terrace Martin, Flying Lotus, Pharrell Williams, Thundercat, Sufjan Stevens ou encore George Clinton, s’interdit tout au long des seize pistes de tomber dans le conformisme des formats imposés. Du p-funk de Wesley’s Theory à l’influence de Radiohead sur How Much A Dollar Cost en passant par le free-jazz de For Free? et le plus classique Hoods Politics, l’écart théorique est abyssal et pourtant l’harmonie reste une des clés de voute de l’album. Et lorsque cette opulence musicale commence à nous noyer, la voix de Kendrick Lamar est une bouée qui nous sort la tête de l’eau, comme sur Hood Politics avec son mémorable « Boo Boo » ou sur Alright sur lequel il étale ses talents de rappeur et renvoie la concurrence au charbon.

Ambitieux, l’homme l’est aussi dans sa postures de leader revendiqué, appuyé par un discours dense, épais et lourd de sens qui fait écho aux soubresauts de la société américaine depuis le meurtre de Trayvon Martin. Sur la prod’ tendue et prête à exploser du brûlot afro-centriste The Blacker The Berry, il crache sa rage d’une société pourrie par le racisme : « My hair is nappy, my dick is big, my nose is round and wide / You hate me don’t you ? / You hate my people, your plan is to terminate my culture / You’re fuckin’ evil I want you to recognize that I’m a proud monkey ». Une rage qui n’entrave en rien sa lucidité. Pointant du doigt l’origine de ces maux dans son hommage au personnage de Kunta Kinte dans King Kunta, il se fait ensuite l’accusateur des drames causés par la fascination pour l’argent au sein de sa communauté dans Institutionnalized (avec Snoop Dogg). Et c’est en leader capable de se montrer dans sa complexité que Kendrick expose dans une déprime éthylique ses penchants ténébreux sur U avant de se soumettre à Dieu sur How Much A Dollar Cost. Pour finir, sur le phénoménal Mortal Man, par prolonger le combat de Nelson Mandela en récupérant, avec la bénédiction de Tupac, la place de leader qui lui revient. Amen.

Aussi exigeant sur la forme que sur le fond, kendrick Lamar signe avec To Pimp A Butterfly une merveille d’audace et d’exécution qui s’impose d’emblée comme un monument du rap. Respect.

Kendrick Lamar - To Pimp A Butterfly - Booklet