INTERVIEW – Flynt : le Rappeur Next Door

Flynt, rappeur

« A l’oeuvre on connaît l’artisan ». Flynt semble avoir bien compris l’adage et c’est l’indépendance sous le bras qu’il a bâti, avec des classiques, une carrière qui repose sur le travail, l’abnégation et sur le talent évidemment. Etranger au concept de productivisme, l’artisan opte pour la rareté et prend le temps de polir son oeuvre pour obtenir le rendu escompté. Depuis Explicit 18 en 2002, le rappeur sort ses projets avec parcimonie. En suivant le rythme de J’éclaire ma ville et Itinéraire bis, il faudra peut-être attendre 2017 pour avoir le plaisir de tenir dans ses mains son nouvel album. Un choix revendiqué dans son dernier featuring en date, celui avec Lino sur la compilation de Dj Blaiz Appelle-moi MC vol. 2 : « J’suis un des moins productifs mais j’change pas d’fusil d’épaule / Tu peux check ma discographie pour juste le quart d’un billet jaune / C’est peu mais c’est ma façon à moi d’faire les choses ». L’artisan se reconnaît également au fait qu’il laisse souvent l’homme dépeindre sur l’oeuvre. Après avoir beaucoup rappé le nord de Paris – « on est pleins de voyageurs qui n’connaissent que le bleu / Du RER B de la ligne 13 ou la ligne 2 » – le rappeur prenait du recul en même temps que l’homme prenait des responsabilité et jonglait entre vie professionnelle, familiale et sa passion pour la musique. En s’affranchissant de toute posture ou engagement, Flynt expose un quotidien dans lequel chacun est amené à se reconnaitre à un moment ou un autre : « Je leur offrirai le cadre de vie le plus sain possible / Quitte à mettre le cap loin de la scène et de mon posse / L’avenir se dessine loin de la place de Clichy / Face à mes responsabilités je ne fais pas de chichis… ». Bref, un individu comme vous, comme nous, le talent de rappeur en plus. Bâtard d’entretien les deux pieds bien ancrés dans le sol.

Photos © Leo-Paul Ridet pour le Batard Blog

Ta tournée entamée au moment de la sortie d’Itinéraire bis fin 2012 touche à sa fin. Quel bilan peux-tu en tirer ?  On sort de 48 dates et on finira à cinquante avec les deux prochains concerts à Saint-Ouen et Marseille. Je n’ai pas tenu les comptes mais avec l’équipe on s’est récemment posé la question du nombre de dates et comme on n’était pas tout à fait d’accord là-dessus, on a décidé de compter. C’est un bon bilan et le public était au rendez-vous.

Sur ta première tournée tu n’avais pas de tourneur, comment s’est passé l’organisation pour celle-ci ?  Sur la première tournée, Dj Dimé assurait l’interface avec les organisateurs qui nous sollicitaient. Quand on a arrêté de bosser ensemble en 2009, c’est moi qui m’en suis chargé. Notre grande chance c’est que les organisateurs venaient à nous. A cette époque, même si j’avais déjà fait quelques scènes, je n’étais pas encore rompu à l’exercice et j’ai beaucoup appris avec Dimé qui tournait avec Diam’s et qui avait une grosse expérience. On a fait une vingtaine de dates après J’éclaire ma ville et même si on voulait emmener cet album sur scène dès le départ, on ne l’avait pas concrètement anticipé. Du coup un an avant la sortie du deuxième album, j’ai appelé mon pote Globe de CO2 Activity pour commencer à travailler avec lui. J’ai intégré la tournée à mon projet global d’album. Ça nous a permis d’être proactifs et de décrocher des dates dès la sortie du disque. Avec Blaiz et Nasme mes collègues de scène, on a beaucoup répété dans les 3 mois précédant la sortie. Mon objectif secret c’était quarante dates. L’objectif est dépassé.

Flynt, rappeur.Entre le début de la tournée où le public devait être très tourné vers J’éclaire ma ville et aujourd’hui, est-ce que tu sens une différence dans son attente ?  Ce que le public attend surtout c’est que tu sois bon. On sait qu’il y a des titres que le public affectionne particulièrement mais le show est pensé de manière globale, basé sur ce qu’on estime fonctionner et s’enchaîner le mieux sur scène. Chaque date est différente, on a les ¾ du show qui ne bouge pratiquement plus aujourd’hui parce qu’on a trouvé la bonne formule et on a ¼ qu’on adapte selon la date, c’est-à-dire le lieu, le public, notre place dans le déroulé du concert, le temps sur scène… Au final, on joue 1/3 Itinéraire bis, 1/3 J’éclaire ma ville et 1/3 des morceaux de compilations ou des featurings. C’est vraiment équilibré. En plus j’avais écris certains morceaux en pensant à la scène, comme Haut la main qui fonctionne très bien par exemple, mais aussi J’en ai marre de voir ta gueule car les gens peuvent reprendre le refrain facilement.

Pour moi c’était la pépite de l’album

A contrario, sur quels morceaux fais-tu l’impasse car ils font moins d’effet ?  Homeboy par exemple dont le refrain est chanté en anglais et par une chanteuse. Je l‘ai joué une fois avec Jeanne au New Morning à Paris et je l’ai essayé une à fois Saint-Etienne, sans elle. Ce jour là, j’ai senti un moment de solitude au moment du refrain. Ce n’est pas le morceau le plus facile à jouer sur scène. Ou alors je n’ai pas trouvé la façon de l’amener. Itinéraire Bis aussi, je ne le joue jamais sur scène, sauf une fois au New Morning. Pour moi c’était la pépite de l’album avec ce concept de citer des adresses qui renvoient à des lieux symboliques. Mais je pense que beaucoup de gens se sont sentis exclus par le côté parisien du morceau et par le fait qu’il doit être décodé. Il faut faire l’effort. C’est un morceau sur lequel j’avais misé, je l’avais mis dans le CD promo avec Haut la main. Avec le recul c’était une erreur. Du coup ça m’a saoulé et je ne le joue pas en concert.

Tu l’as clippé d’ailleurs. Oui en plus [rires]. Les clips et moi c’est une histoire compliquée, je dois être un des rares MC en France à avoir sorti un album sans clip. Aujourd’hui, tu as parfois quatre ou cinq clips qui précèdent la sortie d’un album et autant ensuite.

S’ils en ont encore sous la main car beaucoup mettent le paquet avant la sortie de l’album mais n’ont plus de souffle ensuite pour continuer à faire vivre leur projet.  Beaucoup de stratégies sont possibles mais tout ne se passe pas toujours comme prévu, en bien comme en mal. Mais c’est important de  miser sur la première semaine car c’est le véritable indicateur, pour les maisons de disques comme pour les indépendants. Faire vivre un disque après sa sortie c’est un job à plein temps si tu veux continuer à en vendre. La première semaine j’avais vendu 1 200 disques physiques sortie caisses mais je n’ai jamais fait mieux depuis. La courbe des ventes fléchit pour tout le monde, c’est la durée qui nous différencie. Pour certains ça chute brutalement, pour d’autres c’est petit à petit et pour d’autres encore c’est très long avant qu’ils ne sortent des classements. Tout dépend de ton succès, des sollicitations et aussi du travail qu’il y a derrière.

A combien d’exemplaires s’est vendu Itinéraire bis ? En cumulant les ventes physiques et digitales, l’album approche ou dépasse les dix mille ventes, sans inclure les ventes au titre. C’est honorable sans plus, ce n’est pas un échec en tout cas. Cinquante dates de concert par rapport au nombre de ventes, c’est un très bon ratio. La chute globale des ventes de disques physiques est une réalité, mais il ne faut pas se cacher derrière ça. L’explosion d’Internet permet de multiplier les sources de diffusion et de revenus. Il faut prendre les virages de la modernité. Aujourd’hui un disque est disponible à la vente 24h/24 directement chez toi sur ton ordinateur, c’est quand même génial. Les modes d’écoute et de « consommation » de la musique ont beaucoup changé. Le streaming par exemple ça ne rapporte presque rien pour des petits artistes, mais il a au moins le mérite de faire découvrir notre travail.

Un raz-de-marée à sa sortie

La sortie du clip de Mon pote avec Orelsan n’avait pas boosté tes ventes d’albums ? Contrairement à tous mes autres clips sur lesquels j’ai plutôt galère, j’ai eu la chance de rencontrer Francis Cutter grâce à Nodey et Mon pote a été réalisé en même pas trois semaines dont deux jours de tournage. On m’a dit tout à l’heure qu’il avait dépassé les deux millions de vues. C’était un raz-de-marée à sa sortie avec plus de 350 000 vues le premier jour. Le titre aurait pu aller encore plus loin avec plus de travail de ma part derrière. Il est également soumis à une limite d’âge, sûrement à cause des ébats de Miou-Miou. Et puis je n’ai pas proposé le clip en télé parce que je n’ai pas les autorisations pour utiliser les scènes de ces films. En ce qui concerne les ventes, sur celles au titre un peu oui mais sur celles de l’album très peu car c’est sorti sept mois après Itinéraire bis. Ce n’est pas le meilleur timing et comme je te le disais je n’ai pas trop poussé le truc car je n’avais pas les autorisations. Il y a eu surtout beaucoup de relais sur les réseaux sociaux et dans les médias. Même dans Gala ou sur yahoo! ils en ont parlé. D’ailleurs leurs articles étaient bourrés d’erreur. Ce n’est pas une surprise mais l’information est plutôt mauvaise sur ces sites, tu t’en rends compte quand c’est toi qui fait l’objet de l’info.

En dehors de ce clip tu avais déjà été le sujet d’articles dans la presse généraliste, je pense notamment à un papier dans le M le magazine du Monde, avec Disiz, concernant l’aspect financier d’un album…  Oui mon collègue chez MPC en charge de la promo a fait du très bon travail. Il y a eu des articles dans Libération et Métro aussi. Concernant l’article du Monde j’ai été assez déçu de ma rencontre avec Stéphanie Binet.

Il a tourné ça en fait divers

Le Parisien t’avait également consacré une page. Mes potes graffeurs toulousains Azot et Sismik ont fait une fresque monumentale à côté du canal Saint-Martin juste avant la sortie d’Itinéraire bis. Deux jours de travail et une nuit à dormir sur place au pied de la fresque dans leur camion. Le voisinage était franchement ravi, ça dépassait tout ce qu’ils avaient pu voir jusqu’alors sur ce mur qui est un mur libre, c’est ce qu’ils nous disaient sur place. Un journaliste du Parisien me contacte suite à la réalisation de la fresque et j’accepte l’entretien. Je lui parle de l’album évidemment, mais surtout je lui explique ce qui a animé les potos Azot et Sismik à faire cette fresque : l’amour de leur discipline, le fait qu’ils m’apprécient en tant qu’artiste et qu’à la base ce n’est pas promotionnel c’est pour le plaisir et pour réaliser quelque chose de grand. Il a titré « la fresque de Flynt fait jaser le voisinage » ou un truc comme ça, affirmant que je faisais ma promo de cette manière, sans autorisation et que les voisins s’en offusquaient. Il a quasiment tourné l’affaire en fait divers alors qu’il aurait pu se concentrer, ou au moins parler, de la dimension culturelle de l’oeuvre. Ce journaliste a été malhonnête je trouve. J’étais vraiment saoulé pour Sismik et Azot qui ne reconnaissaient plus l’esprit de leur démarche. Je n’ai pas été assez méfiant.

Flynt - Fresque près du Canal St-Martin

Je me méfie plutôt des médias généralistes car ils ne connaissent pas le rap même si il y a de plus en plus de bons spécialistes rap dans les grands médias. Tu peux facilement passer pour ce que tu n’es pas. D’ailleurs Libération vient de me contacter pour parler de, je cite : « cette nouvelle classe de musiciens qui exerce une activité professionnelle en parallèle de leur activité dans la musique à cause de la crise du disque« . J’ai refusé l’interview, je n’ai pas une activité professionnelle à cause de la crise du disque. Ce serait même plutôt l’inverse. C’est limite à cause de la crise de l‘emploi que je fais du rap . En vrai je n’ai jamais vraiment cessé de travailler, sauf sur quelques périodes. J’en ressens le besoin. Je souhaite rester indépendant dans la musique et vis-à-vis de la musique. Pour moi c’est  une passion qui a pris de l’ampleur, du bonus et je ne veux pas me retrouver à être obligé de créer et de faire du rap pour manger. Du coup je ne voulais pas qu’on puisse penser que c’est parce que je vends peu de disques que je travaille à côté alors que c’est un choix assumé depuis mes débuts. Là encore c’est peut-être même l’inverse, c’est parce que je travaille à côté que je vends peu de disques. En tout cas, je ne suis pas déconnecté du monde réel et ça se ressent dans mes chansons.

Sur La Balade des Indépendants, la description de ton parcours d’artisan du rap, notamment le fait de tout faire seul…  … [Il coupe] Je ne suis pas tout seul, je collabore avec pas mal de monde. Je suis le coordinateur du disque, je décide des actions à mener et je fédère autour de moi les personnes qui ont les compétences que je n’ai pas pour mener à bien ces actions. Seul c’est impossible. Tu peux avoir plusieurs casquettes et plusieurs cordes à ton arc mais seul c’est très compliqué. Et puis est-ce que c’est plaisant de réaliser un album tout seul ? Ça doit être relou. La musique ça doit être du partage et de l’échange à tous les niveaux.

Je rectifie : sur La Balade des indépendants, la description de ton parcours d’artisan du rap fait penser à un long chemin de croix. Tu n’as pas songer à t’associer à un label ou une autre structure pour t’alléger de cette charge ?  J’ai déjà été associé avec Label Rouge sur le premier album mais j’ai arrêté parce que tout ne se passait pas toujours comme ça aurait du. J’ai donc sorti Itinéraire bis seul et je ne le regrette pas. Il y a des moments difficiles mais les mecs soutenus par des maisons de disques en connaissent aussi. En indépendant tout est plus long et parfois tu n’en vois pas le bout. Ça impose une certaine organisation et la nécessité de planifier un minimum ton projet. Sans rétro-planning c’est compliqué. Il y a des délais à respecter par rapport à la date de sortie et certains sont incompressibles, comme le temps de pressage que tu ne peux pas faire en deux jours. Tu dois tout anticiper, il y a beaucoup de choses à penser, tu n’es pas uniquement focalisé sur écrire, enregistrer, écrire, enregistrer, ça va plus loin que ça.

Putain mais qu’est-ce que je vais faire ?

Tout n’est question que d’organisation ? Pas seulement, il faut de l’argent, de la patience, de l’inspiration bien sûr, des contacts et être bien entouré. Il faut de la chance aussi, et j’en ai eu pendant la préparation de mon disque. L’anecdote avec la pochette par exemple, parlons-en vu que Léo est là aujourd’hui [ndlr: Léo-Paul Ridet collabore avec le Batard Blog pour shooter les rappeurs]. Le jour où je me rends compte que je n’ai pas de photo exploitable pour la pochette, que je suis en galère et que ça devient vraiment urgent, je suis devant mon ordinateur à me demander comment je vais faire quand je reçois un mail de Léo – que je ne connaissais pas du tout – me proposant ses services. Au moment même où je dois trouver très vite une solution.

Heureusement que son e-mail n’a pas fini dans les spams…  Oui heureusement. A ce moment tu regardes le ciel et tu te dis qu’il se passe quelque chose. Trois jours après on claquait la photo de la pochette et celle du dos. [En s’adressant à Léo] D’ailleurs cette photo je te le redis, je la trouve impeccable, c’est vraiment ce que je voulais. Celle du dos aussi avec les baskets défoncées qui illustrent un peu le chemin que j’ai emprunté dans la musique.

La photo de la pochette s’accorde parfaitement avec cet album dans lequel tu parles beaucoup de toi et de manière très simple. C’est un album personnel et assez éloigné des thèmes plus engagés de J’éclaire ma ville.  Pourquoi ? Je me suis affranchi de certains thèmes, comme la politique, parce que j’avais envie de faire des trucs plus légers. Le rap trop engagé ça me saoule. Je ne me considère pas comme engagé ou militant. Je milite pour le bon rap, j’ai ma façon de penser mais la politique par exemple je ne veux pas en faire. Je ne m’y retrouve pas, je ne m’y reconnais pas, je n’y comprends rien presque. Il y a toujours une composante sociale en fond de mes titres mais j’ai voulu m’en affranchir un peu et garder un peu de distance. Mais je ne trouve pas que ce soit un album si personnel que ça. J’aborde des thèmes qui peuvent parler à tout le monde, je le aborde à ma manière c’est tout.

Même si c’est des sujets qui ne te concernent pas uniquement, c’est assez introspectif malgré tout. Tu ne le sens pas comme ça ? On parle de soi, de ce qu’on vit, voit ou pense et forcément cela passe par le prisme de notre enveloppe corporelle, mais je n’ai pas la sensation que ce soit introspectif. Après c’est possible que mon auditeur le ressente différemment.

Sur Appelle-moi MC vol. 2, le projet de Dj Blaiz sorti le 23 février 2015, tu poses un morceau avec Lino. Qui a décidé de cette collaboration ?  Depuis un certain temps, Blaiz me disait : « J’aimerais bien avoir Lino sur la compil’, il casse des gueules ». J’ai fait deux ou trois fois sa première partie, on a le même booker, on s’est capté comme ça.

Et Lino a toujours aimé participer à des featurings… Il a la facilité pour le faire. Pour lui c’est facile, j’avais lu ça dans une interview. [Imitant la voix nasillarde de Lino] « C’est facile pour moi » [rires].

Ecrire c’est douloureux pour moi, j’y vais à reculons

Tu a souvent admis être laborieux dans l’écriture. Faire un featuring avec Lino, plume parmi les plumes, c’est une plus grande pression ?  J’ai toujours la pression, avec Lino ou quelqu’un d’autre. Même tout seul. La pression c’était Blaiz qui me la mettait parce que je n’écrivais rien, j’essayais mais rien de satisfaisant pour moi ne venait. C’est souvent comme ça chez moi, ça ne peut prendre forme que des mois plus tard. En tout cas, je voulais envoyer un couplet spécialement lourd pour mon Dj et lui donner quelque chose de vraiment bien pour la compil’. Enfin au départ, moi, je voulais faire le meilleur morceau possible, tout compris, instru, Lino, moi, le mix, ce que ça dégage, le thème etc.. Tu ne penses pas qu’à ta prestation personnelle, c’est un ensemble. Bref, j’ai mis un peu de temps pour écrire mais c’est toujours comme ça, je n’écris jamais en studio. C’est douloureux pour moi d’écrire, je dois me mettre en condition car je sais que je vais me faire du mal et pendant des heures rien de concret ne va sortir. J’aime ça mais j’y vais vraiment à reculons.

Sur Appelle moi MC, tu dis aussi que « plus le niveau des paroles chute, plus l’audience est en hausse ». C’est une allusion aux thèmes choisis par les rappeurs ou à leur talent d’auteur ?  Les deux. Aujourd’hui il y a assez peu de fond et de messages dans les morceaux. Pour beaucoup de ceux qui bénéficient d’une grande diffusion, côté lyrics c’est très léger. Dès fois ce n’est pas plus mal, comme je te disais le rap trop engagé et trop politique me saoule. Mais je vais te donner un exemple, on a joué à Abbeville avec L’indis, Swift Guad et Le Gouffre, des mecs qui cheminent un peu comme moi on va dire, et Dry. Tous programmés sur le même plateau. Le public venu pour Dry c’était en majorité des filles de douze-treize ans avec leurs parents et le nôtre n’était pas venu en grand nombre, à cause de ce plateau pas très cohérent je pense. Ça m’a inspiré des lyrics que j’ai mis sur le morceau avec Lino : « Les darons qui viennent à mes concerts n’accompagnent pas leurs mômes« . Quand tu t’adresses à des gens venus accompagner leurs enfants et à leurs enfants, ils ne comprennent pas Haut la Main ou Les Clichés ont la Peau Dure, c’est trop compliqué pour eux. Qui dit médias de masse dit simplification au maximum, il faut faire du light. Donc les talents d’auteur… y a même plus besoin de ça aujourd’hui, c’est même presque un handicap dès le départ de bien écrire. Et pourtant ce n’est pas facile d’écrire des chansons qui marchent en radio. Pour moi, le principe fondateur dans la musique et dans le rap ça reste la liberté, chacun fait ce qu’il veut avec ses armes et ça se respecte. Mais je ne me vois pas dans ce registre grand public, je ne saurais même pas faire je crois. Lino c’est un peu le contre exemple en ce moment parce que son écriture est très dense et qu’il est un peu diffusé quand même. Mais il n’est pas matraqué non plus et je remarque qu’il a du choisir des intrus un peu bof, plus ouverts au grand public. Les choix de réalisation du disque sont discutables à mes yeux. Mais il y a toujours sa consistance.

Et il restera toujours au-dessus de ses instrus… C’est vrai, quelque part il peut se le permettre. Mais je trouve ça dommage, j’ai surtout aimé VLB, Suicide commercial, 12ème lettre. Radio Bitume [ndlr: un album non abouti sorti sans l’autorisation de Lino] fini, ça aurait été un disque majeur. Bien réalisé, comme il aurait du en prendre le chemin, ça aurait tué.

C’est la touche de Tefa (ndlr: réalisateur du dernier album de Lino) Oui, c’est sa touche, je suis pas fan de ces choix.

Flynt, rappeur.

Tu as une image assez consensuelle, tu ne te retrouves jamais au milieu de polémique ou de conflit et tu n’essuies quasiment pas de critiques. Tu le ressens ainsi ?  Je ne traîne aucune casserole dans ma carrière. Qui pourrait moquer mon parcours ou mes paroles ? Ma démarche est saine et je pense que ça se ressent. Je fais tout pour être réglo dans mon business, dans mes paroles, dans mes relations avec les autres. Je n’entretiens aucune relation malsaine avec personne. Je n’ai pas de raisons de me retrouver au cœur d’un conflit ou pris dans une polémique. Et puis leur game c’est nul, ce n’est pas mon truc. Sérieusement, j’aimerais pas être à leur place, comment tu peux vivre sereinement quand tu te fais insulter en permanence par le public de tel ou tel artiste et par d’autres artistes eux-même ou charrier par les médias ? Vivre en permanence sous le feu des critiques je n’aimerais pas. La critique il faut l’accepter mais c’est parfois difficile à avaler alors j’essaie d’être exemplaire et je garde mes distances.

Ce n’est pas péjoratif  mais le terme de rappeur de proximité te définirait assez bien. Ça te convient ? Ça fait un peu épicerie de proximité ton truc. On n‘est pas des épiciers on est des artisans mais il y a une certaine proximité oui. C’est vrai que je n’ai pas peur de dire à mon public que je fais la vaisselle, que je me lève pour aller bosser, que j’élève mes enfants et que je les aime. Ça parle aux gens car ils le vivent aussi. Les pères de famille sont touchés par Homeboy par exemple. Les amoureux par J’ai trouvé ma place. Les voyageurs trippent sur “J’en ai mare de voir ta gueule”, les potos sur “Mon pote”..etc.. Je parle de trucs qu’ils ressentent ou qu’ils ont déjà ressenti, de choses qu’ils vivent.

Les gens ont l’impression de te connaitre quand ils t’écoutent. Tu en as conscience ? C’est vrai oui. On m’a déjà plusieurs fois dit, « toi tu ne me connais pas mais moi je te connais ». En concert par exemple.

Je ne fais pas de discriminations par la plume

Lino, Akhénaton, Ekoué, JP Manova, la Scred, Orelsan, Joe Lucazz, si tous ces artistes avec lesquels tu as travaillé ont des univers très différents, ils ont malgré tout ceci de commun d’avoir une écriture très recherchée. C’est une exigence pour toi avant d’envisager une collaboration ?  Oui et non. Tu fais des collaborations par affinité humaine et l’artistique rentre aussi en compte c’est évident. Mais c’est aussi une question de feeling, de rencontre, de moment. Je ne fais pas de discrimination à la plume, pas consciemment en tout cas.

Justement, en parlant de JP Manova, tu apparait dans son clip Longueur d’onde, entouré d’une palette d’artistes majeurs. Solaar, Daddy Lord C, Rocé, Ekoué et dans une moindre mesure Deen Burbigo. Ça fait plaisir non?  Oui mais comme je l’ai dit à JP, il m‘aurait dit qu’on tournait le clip tous les deux je serai venu aussi. On est tous des potes de JP. Solaar et Rocé c’est JP qui me les a présentés. Moi j’ai mis JP et Deen en contact par exemple. Ils ont tous apporté et apportent encore quelque chose dans le rap. Clark (ndlr: Daddy Lord C) c’est lui qui m’a fait un des plus beau compliment dans le rap en me disant à l’époque d’Explicit Dixhuit (ndlr: une compilation réunissant des rappeurs du XVIIIème produite par Flynt en 2002) sur laquelle on l’avait invité que c’était « pour entendre un morceau comme le tien qu’on a fait tout ce qu’on a fait avec La Cliqua« . L’entendre ça te donne de la force. Mais on est surtout tous des potes de JP, c’est un mec bien entouré. Il n’est pas encore assez connu du grand public mais il a fait beaucoup de choses pour et avec beaucoup de gens. Je suis content pour lui que son album sorte enfin.

Cet entretien ne serait pas complet sans te demander où tu en es dans le processus de création de ton troisième album. Tu peux nous en parler ? J’y pense tous les jours. Je suis impatient de faire cet album, mais est-ce que je vais y arriver ? Le chemin est encore long.

Tu donnes l’impression de toujours repartir de zéro avant chaque nouveau projet. C’est encore le cas aujourd’hui ?  Moins qu’après J’éclaire ma ville. Je peux m’appuyer sur mes deux albums et mes concerts et je dois m’appuyer dessus. En terme de financement je ne repars pas de zéro non plus. J’ai déjà prouvé des choses mais je suis toujours dans la position de quelqu’un qui doit faire ses preuves. Je me mets toujours la pression. Ça me pousse à essayer de toujours donner le meilleur possible. Je ne veux pas m’asseoir sur mes acquis. Je veux marquer les auditeurs comme s’ils venaient de me découvrir à chaque fois.

Pour finir, tu peux nous en dire plus sur ton concert à Saint-Ouen le 14 mars?  C’est un concert avec Espiiem et JP Manova à Main d’Oeuvres. Un des derniers concerts avant de clôturer la tournée. La tournée c’est un vrai kif parce qu’à 38 balais s’offrir fréquemment des weekends entre potes, si tu ne fais pas de musique c’est compliqué. En plus on fait ce qu’on aime et on est payé pour ça, si je pouvais j’irais toutes les semaines. Mais on a déjà fait cinquante dates et je ne veux pas retourner dans les villes qu’on a déjà faites sans avoir de nouveautés. C’est la fin d’un cycle, il faut en entamer un nouveau.

Photos © Leo-Paul Ridet pour le Batard Blog

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