Au Fil du Flow, une longue histoire du rap de France – 1993/94 : Old School, l’apogée avant la mort…

MC Solaar - Prose Combat

Les premiers rappeurs de France vont élever leur niveau pour sortir leurs deuxièmes albums lors des années 93/94 et signer pour certains leurs plus grand succès. Mais déjà une nouvelle génération s’active dans l’ombre…

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En ce début d’année 1993, la première génération de rappeurs de France peut se retourner sur ses deux exercices précédents le coeur rempli de fierté. Partis de rien, ils ont su conquérir les maisons de disques et attiser la curiosité des foules et des médias. Résultat : leurs premiers albums ont été de relatives réussites commerciales. Mais c’est surtout leur impact qui impressionne, car si le rap enflamme logiquement les banlieues, la déflagration s’est fait entendre dans tout l’hexagone. Des grandes villes de province aux villages les plus reculés, partout où jeunesse vit, cette énergie, ces propos et ces postures totalement nouvelles ont rendu accros des cerveaux indisponibles à la musique de masse. Soit la plus grande adhésion à un courant musical depuis l’avènement du rock au début des sixties. Mais si  l’optimisme est de rigueur, il n’en reste pas moins que plusieurs obstacles freinent toujours une plus grande diffusion : l’amateurisme et la naïveté des productions, le boycott des radios et le nombre limité de rappeurs qui se démarquent. Trois chantiers à investir pour le mouvement sur les 730 jours qui composent les années 93/94.

Rap  US : « Mayday, Mayday, Mayday! »

Les rappeurs en ont conscience : l’écart qui les sépare des modèles américains est abyssal. Or le risque avec les abysses, c’est la noyade. Pour éviter de sombrer, le rap de France doit élever son niveau de deux crans minimum. C’est dans cette optique que IAM et NTM décident de travailler avec des producteurs reconnus aux States.

Le groupe de la cité phocéenne fait appel au producteur Nick Sansano, crédité sur les très respectés It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back et Fear of a Black Planet de Public Enemy et AmeriKKKa’s Most Wanted d’Ice Cube.
Cette collaboration va s’avérer fructueuse et l’album Ombre est lumière marquera les esprits, avec près d’un demi million de ventes pour le premier double-album du rap de France. L’album s’essouffle à la longue – 39 pistes c’est beaucoup – mais de nombreux morceaux deviennent des classiques (Le Shit Squad – L’aimantAttentat IISachet Blanc…). Seul bémol, les marseillais ne semblent toujours pas vouloir se passer des interludes débiles et de titres guignolesques assez usants.

Le groupe de Saint-Denis enregistre également une partie de 1993…J’appuie sur la gâchette à New York et confiera certaines de ses prods aux Beatnuts (Qui paiera les dégâts?) et le mastering à Howie Weinberg (Public Enemy, Beastie Boys). Peut-être le meilleur album du groupe, avec les brûlots Police, Pour un nouveau massacre, Qui paiera les dégâts?, Prisonnier du passé et le magnifique J’appuie sur la gâchette, mis en image par Seb Janick.

La collaboration avec les américains a fonctionné. La qualité s’en ressent et les deux groupes ont pris de l’épaisseur. Pourtant l’ensemble reste assez old school et – n’en déplaise aux puristes restés bloqués à cette époque – une partie de ces productions défie difficilement le temps qui passe. Faire appel à des new yorkais parce qu’ils avaient travaillé avec Public Enemy manque de vision en 1992 – année d’enregistrement des deux albums – tant le rap de la grosse pomme est alors au fond du trou, méchamment largué par la révolution du gangsta rap venu de Compton.

Une qualité Made in France

Mais certains ne font pas que regarder avec béatitude le pays de Rosa Parks. C’est le cas des lascars de Sarcelles. Ministère AMER débarque en 1994 avec un deuxième album qui va faire passer le rap de France dans une nouvelle dimension. 95200 est une quasi-perfection à sa sortie. Enfin des rappeurs qui ne courent plus après un tempo trop rapide pour eux. Enfin des propos qui ne tombent pas dans la leçon gratuite. Enfin de l’humour qui se rapproche de l’ironie et non du potache. Pourtant le groupe est tout autant engagé que ses comparses de Saint-Denis et Marseille, mais il se rapproche plus d’un NWA que d’un Public Enemy. Une autre manière de faire, plus moderne, moins pompeuse. Bref Ministère AMER nous immerge sur treize pistes dans leur quartiers. «Ici Garges Sarcelles, dortoir des Grands de la banlieue Nord. Les Lascars parlent aux lascars…» : bavures policières, ennui, afocentrisme, colonialisme, rapport aux meufs…Tout y passe. C’est cet album qui fixera la direction à prendre pour le rap de France. S’inspirer de l’Oncle Sam tout en restant purement franco-français et aller au-delà du hip hop des origines.

1994 est également l’année de la sortie de Prose Combat. Dans un tout autre style que le Ministère, MC Solaar et son équipe de producteurs (Jimmy Jay, Zdar et Boom Bass) balancent un rap cool dans lequel les mélodies sont primordiales et où la maitrise littéraire brise les codes du genre. Un classique qui a fait découvrir le rap à un nombre incalculable de futurs aficionados. Merci.

A l’assaut des radios

Etre boudé par les radios a fortement pénalisé les ventes des rappeurs au moment de la sortie de leur premier album. Mais Comment réussir à occuper les ondes sans accepter de dénaturer sa musique? Question shakespearienne s’il en est…
Pour le groupe de Sarcelles, la question ne se pose même pas. Beaucoup trop hardcore et soutenu par une maison de disques mineure, les bandes FM nationales sont alors à leurs yeux une voie de garage : « Contrairement à la mentalité d’aujourd’hui, si un morceau du Ministère passait en radio on le percevait presque comme un échec, on rappait pas pour la radio, on voulait juste foutre le souk et mettre un coup de pied au cul du système » (Stomy à Booska-P).
Pour le groupe de Saint-Denis, les débats sont houleux au sein de la maison de disque, mais Kool Shen et Joey Starr tiennent bon et refusent d’adoucir leur son et leurs propos pour avoir une chance de passer en radio. Pour eux aussi le soutien de l’album se fera sans la FM. Celui-ci en pâtira et ne s’écoulera qu’à cinquante mille exemplaires la première année.
L’album de MC Solaar est lui, par ses mélodies, les thèmes choisis et le choix des mots de Claude MC parfaitement adapté au format radio. Nouveau Western, Obsolète et Prose Combat y seront martelés, ce qui fera décoller les ventes de l’album. Presque un million d’exemplaires vendus. La barre du million aurait du être largement atteinte aujourd’hui si, suite à des embrouilles avec Polygram, l’album n’avait pas disparu de la circulation au début des années 2000.
C’est IAM qui acceptera un compromis avec sa maison de disques pour faire se dégager un single d’un album qui n’en possède aucun à la base. En rajoutant un sample de George Benson à Je dans le Mia, le morceau devient un tube largement au-delà du milieu du rap et fait rentrer le groupe dans une autre sphère. Les 450 mille ventes de l’album doivent beaucoup à ce single.

Si les débats entre rap underground et commercial ont toujours existé, ces événement l’amplifient. Extrêmement critiqué par leurs confrères pour le single Je danse le Mia, les marseillais répondront avec la Face B Reste Underground qui remet les pendules à l’heure dans une discorde qui n’a de toute façon aucun intérêt…

Dans l’ombre, des nouveaux rappeurs tapent aux carreaux

Si NTM, IAM, Solaar, Ministère AMER et Assassin monopolisent l’attention, des anciens comme EJM (La Rue et le Biz – 1993) et Sléo (Ensemble Pour Une Nouvelle Aventure – 1993) sortent enfin leur premier opus. D’autres comme Timides et Sans Complexe avec Le Feu dans le ghettos (1994) sortent même leur deuxième album dans un relatif anonymat.
Mais a posteriori, c’est sur d’autres groupes qu’il est nécessaire de s’arrêter un instant pour bien comprendre l’évolution de ce mouvement.

En plus de la première apparition de Gynéco sur Autopsie (95200 du Ministère), Cut Killer commence à distribuer ses premières mixtapes Freestyle de mains en mains et dans le shop Ticaret. Mais surtout, Démocrates D mettent tout le monde d’accord avec Le CrimeDaddy Lord C sort avec un grand talent Freaky Flow, le premier maxi du label Arsenal Records et Jimmy Jay présente les Cool Sessions sur lesquelles on entend pour la première fois Les Sages Poètes de la Rue.. Plus discrètement, la Fonky Family, Moda & DanFabe, Expession DirektSté Strauss et La Cliqua se font également remarquer. Booba, avec la Cliqua enregistre son premier morceau au studio situé au sous-sol de Ticaret.
Ce sont eux, ainsi que beaucoup d’autres, qui formeront le bataillon de la deuxième génération de rappeurs. Une génération qui explosera en 1995 et qui mettra un énorme coup de vieux à ses prédécesseurs. Le rap old school se meurt. Vive le rap!

Les Sages Poètes de la Rue – La Rue – 1993

Démocrates D – Le Crime – 1994

Daddy Lord C – Les Jaloux (La Fourche Remix) Arsenal Recors – 1994

Sté Strauss – Née Gangsta – 1994

To be continued…

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