Au Fil du Flow, une longue histoire du rap de France – 1991/92 : la répartition des rôles

Ministère A.M.E.R

Les années 91/92 sont synonymes de premières empreintes discographiques pour le rap de France et vont dessiner un futur médiatique figé pour toujours sur ces 8 saisons. Si le rap va énormément évoluer et bousculer sa propre hiérarchie tout au long de son histoire, les médias se cantonneront à ses premiers acteurs dont les profils proposent un storytelling tout en simplicité.

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Dans tout casting, le choix des personnalités sélectionnées est primordial. Elles se doivent d’être fortes, singulières et rapidement identifiable. Si en plus – par naïveté et inexpérience – elles se caricaturent et se confrontent dans un manichéisme simpliste c’est encore mieux. En ce début de nineties, la presse découvrent les banlieues et ses enjeux. Elle a donc besoin d’acteurs et les rappeurs la serviront. Plusieurs groupes font déjà parler d’eux et vont officiellement rentrer dans l’industrie du disque en 91/92 en sortant leur premiers albums studio soutenus par des maisons de disque. Le timing est parfait. La presse s’en empare et attribue les rôles façon Le bon, la brute et le truand :

Suprême NTM, c’est les méchants révolutionnaires agressifs représentant du 9.3. Toujours sur la défensive et prêt à adresser un majeur bien haut. Ils sont censés faire peur au travailleur honnête.
Ils dégainent Authentik en juin 1991, futur classique en symbiose avec les événements sociaux en cours – les émeutes en banlieues. Racisme, délaissement, échec scolaire, rapports policiers non policés ou les dangers de l’argent sont autant de thèmes hurlés par Kool Shen et Joey Starr, qui n’en oublient pas pour autant d’universaliser leurs propos (leur grande force tout au long de leur carrière). Cent mille ventes pour une ode à la jeunesse et à la révolte. Hardcore et brulant. Les morceaux Authentik, L’argent pourrit les gens ou encore Le monde de demain sont portés en étendard dans les périphéries urbaines.

« Voilà pourquoi cette pluie de mots / Adressée à ma nation se veut forte / Car je n’oublie pas tous ces gens / Qui un jour ont pu fermer leur porte / Jugeant mes capacités sur ma couleur et mon ethnie »

MC Solaar, c’est l’intellectuel, noir mais gentil et bien élevé. Il pourrait presque faire office de gendre idéal. Presque hein, faut pas déconner non plus.
Qui sème le vent récolte le tempo s’installe chez les disquaires en octobre 91 et trouvera plus de 300 milles acheteurs. Claude M’Barali met en scène des histoires du quotidien (Bouge de là, Victime de la mode), parle d’amour (Caroline) mais sans mettre de côtés des sujets plus sociaux (Armand est mort) ou plus représentatif de la banlieue (Quartier nord). Le choix des mots est son leitmotiv et son attitude tout en distance l’éloignera au fil du temps de ses confrères et leurs publics.

IAM, c’est les bouffons de Provence mais avec un cerveau, toujours prêt pour déconner sans oublier pour autant de porter des messages de société. Mais de façon audible, à l’inverse des sauvages de Saint-Denis.
…De la planète Mars (mars 91) revendique son origine : Marseille. L’album est bourré d’interludes à objectif comique et enchaine les morceaux burlesques et sérieux dans un bordel complet. Un ovni qui finira également disque d’or quelques années plus tard, appuyé par les futurs succès du groupe.

Ministère A.M.E.R, c’est les plus dangereux, trafiquants de drogue, violeurs de femmes de policiers et adeptes d’une secte d’islamistes réunie autour d’un gourou à lunettes. Ils rejoindront le casting en cours de route.
Après le maxi Traîtres en 1991, le groupe de Sarcelles revient l’année suivante avec l’album Pourquoi tant de haine, premier exercice d’un rap de racailles sulfureux. L’album s’inspire du gangsta rap de Compton et tranche alors avec l’esprit East Coast porté par NTM et IAM. Totalement anti-flics, Passi et Stomy ridiculisent cette institution sur Brigitte femme de flic, dénoncent ses violences sur Garde à vue et vouent aux gémonies les noirs qui en font partie sur Traîtres.

« Aucune force d’état ne peut stopper une chienne en rut / Surtout pas quand c’est la putain de fille d’une brute / C’est à dire d’un flic de pute »

Assassin, c’est l’oublié de ces premières années. D’emblée éjecté de la classe pour non-conformité aux valeurs.
En 1992, ils sortent leur premier album découpé en deux volumes, Le futur que nous réserve-t-il? en totale indépendance grâce à leur label Assassin productions. Contestataire, le groupe composé alors de Rockin’Squat, Solo et DJ Clyde brocarde la politique et les médias. La corruption, l’éducation, la manipulation par le pouvoir et les diffuseurs de presse sont au coeur de leurs revendications. Le groupe touche un public large, notamment venu du rock alternatif, mais s’enferme déjà dans un discours binaire et un premier degré épuisant.

Camisolés dans ces rôles, ces rappeurs auront d’ailleurs du mal à en sortir et porteront comme un fardeau les étiquettes collées à leurs débuts. Englués avec plaisir dans ce scénario, les médias refuseront d’ouvrir leurs colonnes à d’autres artistes, sauf ponctuellement pour s’y attaquer en sortant de leur contexte certains de leurs propos et ainsi légitimer leur rejet de ce mouvement et de ses acteurs. Mais le rap n’aura pas besoin des médias pour grandir. Au contraire c’est en autarcie qu’il va s’auto challenger et se remettre en cause, encore et encore.

To be continued…

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En  bonus, le documentaire Le Mouve réalisé par Paul Moreira en 1991 avec IAM, NTM, un anthropologue à noeud papa’ et cigare, Fabe, Jack Lang, Démocrates D et Georges Lapassade…