Au Fil du Flow, une longue histoire du rap de France – 1990 : le Tournant

NTM 1990

L’année 90 sera synonyme de signature pour plusieurs groupes de rap français qui vont commencer leurs carrières mains dans la mains avec les maisons de disques. Celles-ci vont leur permettre de préparer leurs premiers albums et de profiter d’une certaine exposition. 

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Le monde tourne le dos aux eighties par la chute d’un mur qui va précipiter celle d’un bloc de l’Est axysphié par le désir d’une liberté. Le nouvel ennemi ne sera pas long à trouver : il est basané, vit dans le désert, possède du pétrole et s’agenouille à cinq reprises dans une journée. Le monde ouvrira donc ses bras aux nineties par un théâtre d’opérations dans le désert – la seconde Guerre du Golfe – prémices d’enjeux internationaux toujours en vigueur aujourd’hui. En filigrane, la France se cherche également une nouvelle tête de turc interne. Les banlieues sont pleines de noirs et d’arabes aptes à endosser ce rôle pour le prochain millier d’années et feront donc office de repoussoir pour une société refusant d’accepter son basculement dans une nouvelle ère. Si des émeutes en banlieues lyonnaise font déjà fait la une de l’actualité depuis le début des années 70, les nineties vont offrir une nouvelle caisse de résonance aux tenants d’une France traditionnelle, mono-culturelle et effrayée par un sentiment d’insécurité de plus en plus prégnant. L’élite politique s’en frotte les mains. Les contours d’une caricature des cités françaises peuvent être tracer sans que personne ne la conteste.

Une grande surface est incendiée lors des émeutes d'octobre 1990 à Vaulx-en-Velin. AFP
Une grande surface est incendiée lors des émeutes d’octobre 1990 à Vaulx-en-Velin. AFP

Personne à l’exception de nos rappeurs en devenir qui veulent se faire les porte-voix de zones urbaines jusqu’alors condamnés au mutisme médiatique. Mais avant d’être écouté, il est nécessaire d’être entendu. D’être médiatisé.

Le premier mégaphone avec une portée plus large que le microcosme du rap est la télévision. Et malgré les raccourcis et les clichés qu’elles s’emploient à véhiculer, elle a l’immense mérite d’être vu de tous. Surtout à une époque où seulement six chaînes cohabitent. Et c’est les bienheureux NTM qui vont les premiers profiter de cette exposition. Avec l’aide de ses soutiens du monde de show-biz, le groupe occupera les fréquences à plusieurs reprises lors du premier semestre de l’année 1990. D’abord sur Canal Plus dans l’émission Le Zénith de Nina Hagen, la meuf de leur manager de l’époque. Puis le 19 avril sur Antenne 2 lors d’un Envoyé Spécial intitulé Rap et Tag. Votre grand-mère, votre boucher et le flic du coin découvrent alors cette bombe de Saint-Denis et prennent peur. Les autres en redemandent.

Ceux qui en redemandent ne vont pas attendre longtemps. Quatre pieds nickelés de l’ultra-gauche aux motivations opposées – le fric pour certains et l’envie de bien faire pour d’autres –  se lancent dans un projet de compilation réunissant le haut du panier du rap et du ragga d’alors. Enregistrée dans les luxueux studios de l’Ircam, la compilation Rapattitude verra le jour le 26 mai 1990 après de nombreuses péripéties liées à des embrouilles d’égo, d’épiciers et à la zizanie semée par le label Virgin. Produite par Labelle Noire et distribuée par Virgin, c’est un véritable tsunami. Assassin, Suprême NTM, EJM ou New Génération MC sont notamment présents sur le casting, mais ce n’est pas tant la qualité des titres – très médiocre pour la plupart – que le champ des possibles deviné qui vont aiguiser les appetits.

Dés lors les maisons de disques, sentant le filon, vont flipper, s’empresser de signer toutes ces belles promesses et ainsi leur permettre de préparer leur premier albums de manière professionnelle : NTM chez Epic/Sony, IAM chez Labelle Noire/Virgin, EJM chez BMG, mais aussi MC Solaar chez Polygram/Universal et Ministère A.M.E.R. chez Musicdisc. Seul Assassin ose le pari de l’auto-production en créant son propre label Assassin Productions. Le temps de l’amateurisme total est révolu et l’innocence laisse la place à la possibilité d’une carrière. A partir de là tout s’accélère.

Bien qu’absent de la compilation, IAM va connaitre sa première heure de gloire grand public le 03 juillet en assurant la première partie du concert de Madonna à Bercy.

IAM, 1990
IAM dans leur loge après leur première partie de Madonna à Bercy, 1990 (Photo Alain Garnier)

Quatre jours plus tard, M6 diffuse la première de l’émission Rapline présentée par Olivier Cachin. Ce dernier, qui deviendra bientôt le très consensuel Monsieur rap des médias français, permet alors à nos rappeurs de tourner leurs premiers clips et de se mettre en avant sur une chaîne nationale. Les audiences ne dépassent pas les 1% de part de marché mais n’empêcheront pas l’émission de devenir – à posteriori – culte grâce à ses trois années d’existence. C’est ensuite au tour de NTM d’assurer un show dantesque à l’Élysée-Montmartre au milieu du mois de juillet et d’ancrer pour toujours leurs performances scéniques comme les plus bouillantes du rap de France. Le 27 juillet, MC Solaar sort son premier single Bouge de là, quatorze semaines de présence au Top 50 et 400.000 exemplaires vendus en font le premier disque de platine du rap de France.

Avant la fin d’année, Epic se dépêchera de sortir le premier maxi du Suprême NTM, Le monde de demain avec C’est clair sur la face B. Deux morceaux mythiques qui permettent d’écouler 50.000 exemplaires de cet opus. Le monde de demain deviendra un classique : pour la première fois à grande échelle, le rap de France abandonne l’égotrip et la farce gentille pour exprimer et les maux des banlieues et plus largement les maux de la jeunesse. Sans intellectualisme ni moralisme. « Quelle chance / Quelle chance d‘habiter la France / Dommage que tant de gens fassent preuve d’incompétence / Dans l’insouciance générale / Les fléaux s’installent – normal / Dans mon quartier la violence devient un acte trop banal… » Mais si NTM touchent immédiatement un écho considérable c’est parce qu’ils savent jongler entre cet engagement et une position de banlieusards qui t’emmerdent pour ainsi éviter les poncifs d’un rap qui ne serait que militant. La preuve sur la face B : « Mon nom est Shen, inventeur de la sodomie verbale / C’est clair J’ai le toucher nick ta mère / Comme à l’endroit comme à l’envers, c’est clair J’ai le toucher nick ta mère / Sur les cotés comme par derrière… »

Le département du nord de Paris accouche également du premier fanzine rap Interdit Aux Bâtards, le mythique Get Busy, fondé notamment par Sear. Les médias de masse n’ont alors plus aucune excuse pour faire passer pour du rap les bouffonneries de type Benny.B et compagnie. Ils continueront pourtant pendant de longues années de tourner en ridicule un mouvement sur lequel ils n’ont aucune emprise. De leur côté les rappeurs de France, choyés par leurs labels, retournent en studio se perfectionner avant de sortir leurs premiers albums. Le gouffre qui les sépare des productions américaines est abyssale, mais les deux prochaines années s’annoncent prometteuses…

To be continued…

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Pour le plaisir, ci-dessous un Rapido spécial rap français diffusé la veille de la sortie de Rapattitude et des clips réalisés via l’émission Rapline entre le 07 juillet et le 31 décembre 1990. Signés IAM, Soul Swing, EJM et NTM.