Au Fil du Flow, une longue histoire du rap de France – 1982/89 : la Danse et le Graff amorcent le Rap

Terrain vague Porte de la Chapelle

Avant d’exploser au début des nineties, le rap de France s’est construit en tant que mouvement autour de la danse, du graff et de soirées enflammées. La décennie des possibles.

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Retour aux début des années 80, quelques français habitués aux séjours dans la Grosse Pomme se prennent cette claque et, de retour à la maison, s’empressent de faire partager leur découverte autour d’eux…

L’histoire a retenu le nom d’un de ces voyageurs. Un voyageur qui sera de tous les bons coups durant cette décennie. Un voyageur qui sera même sacré en 1982 par Afrika Bambaataa himself, « Grand Master de la Nation Zulu en France » dans le cadre de la tournée New York City rap Tour. Dee Nastyavec son pote Lionel D.(RIP), anime alors depuis le début de cette année une émission hip hop sur la radio pirate Ark En Ciel FM. L’audience est plutôt confidentielle et dépasse difficilement le cercle des initiés. Peut-être ce même cercle d’initiés qui se retrouve au même moment au Trocadéro pour les premiers battles de break et de smurf.

Break Dancing at Trocadero
Trocadéro, février 1984 (photo :  Alain Keler/Sygma/Corbis)

1984, une émission bouffonesque mais fondatrice, va servir de rampe de lancement médiatique au mouvement et faire naître des vocations : H.I.P. H.O.P. sur TF1. Toutes les semaines pendant un an, Sydney met en avant des B.Boys qui font saliver une partie de la jeunesse française scotchée devant son petit écran. Le break et le smurf deviennent l’addiction number one des banlieusards et attisent leur curiosité pour l’univers hip hop. Enfin un truc qui leur parle, loin du rock ou du punk qui ne leur racontent plus rien. « For us by us ». Hormis la danse, c’est sur le graff et le tag qu’ils vont jeter leur dévolu. Des années de folies créatives s’annoncent. Le son, le style, le look et l’attitude, tout est nouveau. Tout reste à faire.

Entre la Porte de la Chapelle et Stalingrad un terrain vague devient le lieu de rendez-vous de cette jeunesse avant-gardiste. Ash, Jay One, Dark, Bando et tant d’autres viennent poser des graffs, se la raconter, pavaner avec leurs dernières trouvailles stylistiques et fonder des crews. bien évidemment les danseurs sont présents en force, Dozer, Aktuel Force et Cie s’y défient allègrement tandis que Dee Nasty finit par occuper le terrain et poser ses platines. La boucle est bouclée. Danse, graff, djing mais aussi rap et beatbox réunis pour la première fois dans la ville lumière. Un shop finit d’ailleurs par ouvrir à Stalingrad en 86. Un shop où les adeptes viennent chiner de quoi soigner leur style et plus tard leurs oreilles. Un shop partie prenante de l’histoire du rap : Ticaret.

LA-CHAPELLE-YOUNGSTAZ
Le danseur Sonic entouré d’autres b.boys au terrain vague de la Chapelle, 1986

Le terrain vague n’est pas la réunion d’enfants de coeur souvent décrite dans les médias. « Peace, Unity, Love and Having Fun… » mon cul, la bière est un carburant et l’atmosphère vire souvent à la dépouille et aux bastons, normal cependant pour une réunions de jeunots aux taux de testostérone en explosion. Solo se souvient d’ailleurs d’un jour où « il y avait eu un défi de break avec Joël de Timide Et Sans Complexe qui s’était mal terminé. Je l’avais mis à l’amende au break et il commence à parler mal. Je viens vers lui car ça chauffe. Le mec me dit « ah ouais, viens ! » et il sort un espèce de grand bâton avec des clous au bout… C’était un lieu incontournable. Son histoire est mémorable. Il y avait cette atmosphère genre block party à la new yorkaise retranscrit à la française. Mais sinon, dans la manière dont les choses se déroulaient, il y avait toujours un moment où ça partait en vrille. » (Down With This – mai 2012). Bref un lieu aussi créatif qu’instable.

Mais le mouvement est bien trop large pour se cantonner à un terrain vague. Le mouvement se diffuse avec le vent et sur tout le territoire français des groupes de danseurs et de graffeurs se forment pour pratiquer ces nouvelles disciplines. Et les wagons de métro/RER/train commencent à souffrir des attaques sauvages de nombreux groupes de tagueurs et graffeurs. PCP, UV TPK, PAW93 NTM et leurs collègues vandalisent alors tout ce qui se déplace sur des rails. Le mouvement déborde pour le plus grand bonheur de ses activistes. Tout semble possible pour les quelques milliers d’aficionados présent en région parisienne. Et le meilleur reste à venir.

1986, Jacques Massadian de Nova et Actuel organise les soirées Chez Roger Boites Funk. Quarante-huit nuits de dingues vont s’enchainer toutes les semaines au Globo. Des nuits où une foule improbable se côtoie. Où des jeunes de banlieues, des parrains de la mode et le parisianisme branché se déchaînent sur les mix de Dee Nasty. Du gros son, un volume assourdissant, de l’alcool et un droit d’entré largement accessible font rentrer Chez Roger dans la légende. La salle est comble, en fusion, ça transpire donc méchamment. Jean-Paul Gaultier, les Rita Mitsouko, Niagara, Mondino, Franck Chevalier (le mec de Nina Hagen) mais surtout Joey et Shen (futur NTM), Squat et Solo (futur Assassin), ou encore Stomy, Gabin et Solaar font partie des habitués du lieu. L’ambiance est racailleuse mais hétéroclite, brutale mais novatrice, même si au fur et à mesure des semaines les filles se font plus rares et les embrouilles plus fréquentes. L’aventure s’arrête à la fin de l’année 1987 sur un concert épique des Public Enemy qui hallucinent : « Blacks, arabs, chinese, man the whole planet is there and there’s no fight, no bullshit, everybody’s just digging, it so bad! ». Une page se tourne, et comme pour la préhistoire il reste peu de traces de cet époque, hormis l’indispensable ouvrage Mouvement (Yoshi Omori/Jay One Ramier/Marc Boudet) et les témoignages de ses acteurs.

Globo - Chez Roger Boite Funk
Chez Roger : Assassin et NTM – Stomy au milieu de la foule – Cash Money et Dee Nasty  (photos : Yoshi Omori)

C’est juste une page qui se tourne et le livre commence à peine. La même année, Johnny Go et Destroy Man sorte leur premier maxi 2-titres Egoïste/On l’balance et feront une apparition dans l’émission de Thierry Ardisson « Bains de Minuit » l’année suivante. Avec du recul et nos exigences actuelles la performance a eu toutes les raisons de tomber dans l’oubli, mais elle a eu le mérite d’exister et de transmettre ce virus, cet envie de rapper. Notamment à deux mecs de Saint-Denis qui veulent niquer nos mères, mais à d’autres aussi, et qui commencent à se prendre en mains : les mecs d’Assassin, à l’époque accompagnés de Vincent Cassel réalisent leur première maquette, Les esprits faibles.

1988, Nova prend à nouveau ses responsabilités et offre à Dee Nasty les rênes d’une émission qu’il va animer avec Lionel D. : Deenastyle. Une émission qui va permettre au rap de se mettre en ordre de marche. Des dizaines d’apprentis MC se succèdent aux micros des deux comparses. Les beats sont rapides, tout comme le flow des rappeurs dont les plumes hésitent entre engagement maladroit et egotrip. Beaucoup ne sont pas au niveau et seront jetés aux oubliettes, mais certains se distinguent déjà et pour longtemps : NTM, Assassin, Moda, Stomy, Passi, Rapsonic (futur Raggasonic), MC Solaar, Soon E MC, les Littles, New Génération MC’s ou Timide et Sans Complexe se sont tous aiguisés les canines dans Deenastyle.

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NTM à Radio Beur en 1989 (photo : Alain Garnier)

Jusqu’à la fin de l’année 89, l’émission joue son rôle à merveille mais est malheuresement stoppée pour quelques embrouilles dans les studios de la radio qui commence à flipper de ces mauvaises fréquentations. Tant pis pour Deenastyle. Car le rap de France ne se retourne pas encore sur sa jeune histoire et n’apprendra de toute façon jamais cette bonne manière qu’est la reconnaissance.

Mais il y a une vie en dehors de Paris et à huit cents kilomètres de la capitale, des marseillais enregistrent une première k7 : Concept, la première oeuvre d’IAM. Et malgré leur isolement, ils rivalisent déjà avec leurs adversaires parisiens.

Tout ce beau monde – en dépit de quelques concerts et des passages en radio – s’exerce à ce nouvel exercice dans son coin et avec pour unique référence leur grand oncle américain. C’est bancal et amateur mais ils ont la certitude de participer à un truc bien plus gros qu’eux. Ils ont la foi. L’entrée dans les nineties leur donnera raison…

To be continued…

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